Classic & Baroque

Exposition "Le classique et le Baroque " 1987
Centre d'Art Contemporain de Belfort

Exposition " Le classique et le Baroque " 1987
Centre d'Art Contemporain de Belfort

installation "l'ordre et le chaos" 1987
Musée du chateau de Belfort

"Le baroque et le classique" 1983
sérigraphie sur agglomere
50cmx50cmx10cm
Interview par Jerôme Sans 1986
Jérôme Sans : la plupart des tentatives menées àpartir d'ordinateurs
par des plasticiens ont souvent été décevantes, voireinintéressantes.
Sous couvert de modernisme, l'ordinateur n'est-il-pas pour beaucoup
d'artistes pretexte à sa propre apologie, comme à celle dela science et
des techniques? Pourquoi utiliser l'ordinateur comme base d'écriture?
Miguel Chevalier : Comment l'art, qui est aussi le reflet d'une
société, pourrait-il échapper à la gigantesquemutation universelle
que connaît le monde actuel ? L'ordinateur apparaît aujourd'huidans
tous les domaines et à tous les niveaux de la société,depuis l'univers
domestique jusqu'aux communications interplanétaires en passantpar le
monde des affaires. Le monde entier entre dorénavant sur disquettes;
colossale banque de données transmissibles instantanémentaux quatre
coins de la terre, c'est la nouvelle mémoire du monde
Hier encore domaine mystérieux et hermétique pour tous ceux
qui cultivent sciences humaines, lettres et à plus forte raisonl'art,
domaine qui semblait appartenir exclusivement à des techniciens
programmateurs et à des ingénieurs informaticiens, l'ordinateur
s'impose à moi comme support et outil de base à la démarcheque
je mène. Il ne s'agit pas pour autant de reproduire uniquement
le réel industriel de cet outil, dont la puissance pourraîtservir
de masque à une absence de concepts, de discours, mais de réfléchir
sur la nature même de l'art dans sa relation au réel. Ce n'estpas non
plus pour moi une palette graphique au sens premier du terme, comme
substitut des matériaux du peintre. C'est un outil généreuxcertes,
mais à la trompeuse étiquette de facilité.
Inépuisable et fabuleux dictionnaire de formes et de couleurs qui
fait éclater l'image, la modifie et la régénere, sespossibilités
sont illimitées et en perpétuelle métamorphose. Toutesces options
correspondent à mon travail séquentiel, compartimentéà l'image de
l'organigramme de la société, et manifestent l'intérêtque je porte
à la communicaton et au médias .Avec l'ordinateur, qui, sesitue
d'emblée au carrefour de la peinture, de la photographie et de la
vidéo nous pénétrons en quelque sorte égalementdans une "culture
du numérique" Mais, si tout semble mécanique, mathématique,pensant
à Fernand Léger et à Andy Wahrol j'essaie àtravers cette machine,
d'aller au plus profond de l'humanité. Comme le souligne Merleau
Ponty, aucune trouvaille technique n'a empéché de parlerde
peinture, même sans en faire. Et mon travail n'est pas réductible
à la technique.
J.S : Quel rapport entretenez-vous avec les médias ?
M.C : Je suis fasciné et inquiet par la moisson d'images, gaies
ou tragiques, qu'apportent chaque jour les médias, image qui demain
tomberont dans l'oubli, remplacées par de nouvelles ou, si elles
restent, amplifieront un phénomène cependant toujours éphémère,le
processus d'information. La seule condition d'existence d'une image
aujourd'hui est la réitération, la persistance; il y a sansarrêt
une notion d'urgence, de survie. Je recadre des images banales tirées
de magazines, de journaux, d'affiches et de films publicitaires,vues
par des millions de gens. Et je les rends plus banales encore par la
reproduction supplémentaire et récurrente que j'en fais.C'est le
mouvement incessant de l'appropriation d'une image et de son
recyclage. De plus, dans ce magma d'images qui envahit la société
contemporaine et rythme le quotidien, de cette surcharge, de cette
surprésence, obsessionnelle naît l'aveuglement et la désintégration
de l'image.
J.S : Décomposition, désintégration semblent effectivementau
centre de votre approche, et là encore de manière insistante,
obsessionelle...
M.C : L'humanité est menacée dans sa survie par des catastrophes
multiples et terribles que peuvent engendrer les moyens puissants
mis en place par les progrès scientifiques : danger nucléaire,
risques de pollution de l'air, de la terre et de l'eau, de
perturbations atmosphériques...
Aussi par une série de variations numériques que je faissubir
systématiquement à une image, je suggère les risquesde désintégration
et cet ultime moment qui en sera la fin. C'est en quelque sorte le
défi de la dernière urgence. C'est aussi peut-êtretout simplement
le cycle de la vie. Ces variations sur ordinateur, ces images de
synthèse trouvent des regroupements avec le travail de certainsartistes
qui ont eu dans leur approche un certain pressentiment de cette écriture
informatique: Malevitch ou Klein, pour leur notion d'espace infini,
mais surtout Mondrian pour l'évolution de sa démarche qui,d'un paysage
déjà réversible, s'est fondue progressivement en unprincipe géométrique,
désintégrant la géographie du tableau; ou encore AndyWahrol, pour
ses variations de la couleur par la lumière sur des images steréotype
de la société de consommation; et enfin Nam June Paik, avecnotamment
ses installations vidéo musicales et chromatiques.
J.S : Vous parlez souvent de baroque et de classique à propos
d'une de vos séries ...
M.C : Baroque et Classique sont deux styles ponctuant l'histoire
de l'art, qui passe, comme irrémédiablement, de l'un àl'autre,
selon un déterminisme qui nous dépasse. Je pense làà l'étude de
Wölfflin.
Le choix de la serre de jardin comme trame à l'une de mes séries
n'est peut-être pas innocent dans ce sens.Il dessine ou évoquesans
doute la figure de rencontre entre ces deux phénomènes antagoniques
mais complémentaires. D'un côté l'image de l'arbrereprésente le
Baroque, l'organique par le caractère "désordonné"et l'apparente
irrégularité de son tronc et de son feuillage qui tirentleur
substance de la terre . De l'autre, la structure métallique de
la serre est le monde du construit, du symétrique, du fonctionnel,
donc du rationnel, le Classique.
En allant plus loin, on pourrait dire également que le sujet de
la serre de jardin est à la fois allusion tant au paysage de lacité
moderne qu'au paysage absent de cette cité, dont il ne reste quele
vestige métonymique et presque insolite d'un arbre, objet de
vénération, qui ne pourrait plus pousser et évoluer-commele reste du
monde- que dans l'espace aseptisé d'une serre.
J'ai l'impression de parcourir, d'explorer le paysage que je dessine
au fur et à mesure de mes besoins; de passer sans cesse du monde
abstrait de la pensée à cette réalité figurativequi nous obsède, et
vice versa.
J.S : De la même manière systématique, vous inscrivezvos oeuvres
dans la figure du carré, redivisé lui-même en quatre...
M.C : Si on fait un raccourci, on peut dire que l'écran de l'ordinateur
est quadrillé d'une mosaîque de milliers de petits carrésque l'on appelle
" pixel ", contraction américaine de " picture element" .C'est la partie
la plus petite de l'image et de sa décomposition. On l'a mise souvent
en analogie avec la notion d'atome que l'on trouvait déjàchez les Grecs.
Or la définition du mot "atomique" est ce qui concernele noyau de
l'atome et sa désintégration. De plus, pour les informaticiens,lecarré
est la forme la plus simple pour remplir intégralement un espaceet le
gérer dans sa globalité.
C'est pourquoi toutes mes pièces sont divisées systématiquementen
4 ou son multiple 16 afin de rendre compte du cartésianisme rigoriste
qui régit toute la mémoire du monde actuel, ainsi que decelui du
diagramme qui structure la société industrielle et urbaine.
Mais je ne suis pas pour autant un fanatique des mathématiques ou
des sciences.
Le carré est pour moi la figure antidynamique par excellence,
l'inverse du mouvement arrondi, circulaire. Il symbolise l'arrêt,
l'instant prélevé. Il est aussi métaphore de la chambrephotographique
dont j'utilise le support d'un film 6x6 . Et le carré rediviséen carrés ,
c'est d'une certaine façon la volonté de reprendre en chargela figure
qu'est la croix, symbole incomparable qui a traversé toute l'histoirede
l'art, image de force totalisant et neutralisant les principes opposés.
J.S : Vous utilisez les couleurs de la lumière ?
M.C : Sur un ordinateur, la couleur est la lumière. En effet,
les couleurs se crèent à partir de trois faisceaux qui donneront
le rouge, le vert et le bleu, suivant des calculs mathématiques
qui engendrent une infinité de variations chromatiques possibles:
16 millions de couleurs numériques peuvent défiler pendantdes
heures ! Seurat avait d'une certaine façon travaillé en cesens
en s'appuyant sur les théories scientifiques de Chevreuil.
Il s'agissait alors de combiner les touches picturales juxtaposées
suivant ce principe. Seurat influencera peut-être les grandes
compositions en quadrillage de Mondrian qui portera à son extreme
la pureté de ses réseaux abstraits en utilisant les couleurs
primaires -rouge, jaune et bleu- à partir desquelles toutes
les autres peuvent découler.
J.S: Vous êtes en train d'entamer parallèlement une nouvelle
série d'images du sport. Est-ce une métaphore de la performance
ou un regard ironique, social et politique sur le monde ?
M.C : Le sport, qui a toujours eu une place centraledans l'édifice
de la société, prend aujourd'hui une dimension particulière.
Le culte du bien-être et de la forme prôné par les médiasest l'image
du nouvel homme moderne tout aussi efficace dans son travail que
dynamique et bien dans son corps. Le sport est toujours symbole
social, il a pris une dimension économique indéniable etpeut-être
enjeu politique. La sophistication de la technique qui ne cesse de
s'accroître et les performances toujours plus grandes obligent
l'homme à affronter une épreuve de plus en plus difficile.
Si je retiens une image issue de cet univers, ce sera toujours
dans des associations comme "un footballeur shootant", "unnageur
nageant"... Ce n'est pas pour autant pour faire l'apologie de la
performance ou du beau corps, mais pour en montrer le mécanismeet
la dérision. A la différence de Maret ou de muybridge qui
décomposait le mouvement pour l'analyser, ou encore des futuristes
italiens qui travaillaient sur l'idée de vitesse, de mouvement,
symbolisant le rythme du monde industriel moderne, je "gèle"
les corps dans leur mouvement.Ils sont ainsi comme fossilisés
dans la pierre de leur activité .