
La deuxième
guerre est loin.
La deuxième guerre
est loin. Rien n'est plus nécessaire. Si je cherche ce qui est nécessaire,
absolument nécessaire, je dois me rendre à l'évidence :
rien ne l'est plus.
On dit encore la deuxième guerre, et pourtant c'est si loin. On a changé
de siècle. C'était il y a une éternité : le froid,
la collaboration, la neige. Il y eut beaucoup de neige durant l'occupation.
Et des cris de poule, je n'y peux rien, oui, des cris de poule. Et des communistes.
Vu du XXIe siècle, la deuxième guerre, celle où il fallait
mettre les majuscules :
1, les a perdues;
2, a rendu tout très banal, la paix notamment.
La paix d'en haut, la paix du ciel chargé de nuages, couvercle bas de
la brume brouillée, la paix du chaud et de la soupe, la paix des braves
(encore des majuscules disparues). Je ne me ferais pas l'avocat de ces heures
sombres, ni de la voix douce des infirmières qui servent à calmer
les douleurs des blessés. Nous n'avons pas été blessés,
à notre corps défendant. Point. Soyez froid et droit. Dormez bien,
claque la porte et s'en va, remuant du popotin : à demain. Ah. Soupir
flou du troufion.
La Grande Guerre à majuscules, depuis le 11 novembre 2002, nous en fêtons
les derniers debout. Il risque de ne plus y avoir de couture au coin du feu
ni reprisage de chaussettes avec l'oeuf en bois brut, ni. Nous attendons avec
fièvre autre chose, nous ne savons pas quoi. Ce peut être glissant.
Certaines choses ne reviendront plus, ne seront plus. C'est définitif.
Certains vous disent : ah. D'autres : c'est l'enfance, ha ha ha, vous ne la
reverrez pas de sitôt. Mais ne les croyez pas, ou croyez les, peu importe.
Dépêchons-nous, accélérons, ne perdons pas de temps,
vite, grouillons -nous, allez, magnez-vous, roulez devant.
Photographie à l'argentique, un instant d'éblouissement, les guêtres
et leurs boutons étincelants, le rosissement des joues de la bonne, c'est
fini, être uni pour la vie, le meilleur et le pire, la pièce montée,
éblouissement, éblouissement.
De vieux enregistrements tournés à la manivelle et crachotants
disques, grosses galettes, et l'aiguille, énorme, qui les raye, en fait
surgir le son éraillé, grésillant. Chant des partisans.
Perte de majuscules encore. Je regarde ceci comme derrière une palissade
particulièrement hérissée d'échardes, et très
gondolée. Ce siècle derrière a des odeurs de foin, je me
demande bien pourquoi. Et de Grand Meaulnes.
Une douce voix de femme à châle vieux rose, comme il y en a partout
dès l'évocation de la guerre, ouvre la porte à un type
rustaud à moustaches, comme ils en ont tous eues, de l'autre côté
de la palissade. Puis le ton monte, puis la femme gifle le type. On a beau être
au courant, c'est toujours assez agréable et fameux, comme la soupe qui
mitonne sur le fourneau, cet attendu de la scène domestique supposément
éternel qui n'existe plus nulle part.
On ne verra plus cela, plus jamais. Enfin, qui l'a déjà vu, qui
l'a jamais vu, qui l'a cependant vu, qui l'a parfois vu, qui l'a absolument
?...
Il s'agit de répéter ce qui est répétable, dans
la limite où ça l'est, avec une grande économie de moyens,
des gestes de plus en plus resserrés, des mots de plus en plus indigents,
des dispositifs scéniques de plus en plus elliptiques.
De l'autre côté de la palissade, vous avez le chien, par exemple,
prenons cet exemple. Il hurle à la mort, ou bien s'envoie un kilo de
viande fraîche derrière le gousset (c'est un gros chien). Il attend
son maître, car les choses sont en ordre. Le maître a entretemps
rencontré la villageoise qu'il préfère, celle à
qui il donne son linge à laver peut-être, l'a lutinée, un
peu, puis s'en est venu s'occuper du chien. A force de persévérance,
un jour, ils auront un voire deux enfant(s).
Ce n'est pas suffisamment pertinent. Il y faut aussi de l'accordéon et
quelques morceaux de crépon au vent du crépuscule, une maison
et du crépi beige. Parce qu'il ne fallait pas s'attirer les foudres de
certains dieux anciens, ou récents, les mariés sacrifiaient à
quelques rituels, dont celui du seuil de la maison patricienne. Soigneusement
étudiés par les savants de l'après-guerre, qui n'avaient
plus grand-chose d'autre à faire qu'à s'entre-regarder, ceux-ci
rendirent peu à peu tous leurs secrets. N'ayant plus de secrets, ils
n'avaient plus de raison d'être. Ils disparurent donc. On cessa non seulement
les rituels, mais aussi de se marier. Non, il ne fallait plus regarder en arrière.
De toutes façons, la palissade nous bouchait l'accès au rétroviseur
du temps.
La jonquille se cueillait à une certaine saison. Généralement
accompagnée de cris d'oiseaux spécifiques, elle se ployait gracieusement,
émettait un petit cri de souffrance et prenait sagement place dans un
bouquet champêtre. Au même tempo, mais pas à la même
saison, vous avez le champignon. Etc. Le catalogue des choses trouvables telles
que dans la nature existe quelque part derrière la palissade, www.nature.org.
Il est bon de s'y référer pour la confection de l'omelette aux
cèpes (partie recettes de Nanou). Ne pas s'y laisser prendre cependant.
Ne pas se laisser prendre en général à rien.
Aller aux champignons comme aller cueillir des jonquilles revenait à
passer du temps, à se baisser par intermittences près de la terre,
la sentir au passage (recommandé par les meilleurs auteurs), et échanger
des considérations plus ou moins banales, si possible le plus. C'était
furieusement mode, bien que le mot s'appliquât à une toute autre
réalité à l'époque : aller chercher de quoi améliorer
son ordinaire. Toutes sortes d'autres choses étaient également
trouvables, comme nous l'avons dit, oui, des choses triviales et accommodables.
Le plaisir était entier, immense, palpable. De ce plaisir, nous en avons
des preuves, des millions de cartes postales collectionnées par des millions
de collectionneurs qui ne savent pas pourquoi ils les gardent, pourquoi ils
ne s'en séparent pas, écrites ou vierges, et qui parfois les échangent
fébrilement au cours d'une rencontre de collectionneurs.
Ceci a aussi été observé. Parfois jusqu'à la tombée
de la nuit.
Edith Msika
16 novembre 2002